Crédits carbone haute intégrité : une nouvelle ligne de partage dans le marché volontaire

Jean-Luc Lesueur

2 octobre 2025

Pendant longtemps, le marché volontaire du carbone a évolué sur un terrain mouvant : un intérêt croissant, mais des standards de qualité encore hétérogènes.
À partir de 2020, ce fonctionnement a commencé à se fissurer sous le poids des critiques. Les questions d’additionnalité, de permanence et de transparence sont devenues trop centrales pour être traitées comme des nuances techniques. C’est dans ce moment de bascule qu’est née la notion de crédit carbone haute intégrité.

Cette notion, aujourd’hui structurée autour des travaux du TSVCM, de l’ICVCM et des référentiels VCMI ou SBTi, n’a rien d’un effet de langage.
Elle vise à reconstruire la confiance dans un marché qui ne peut fonctionner que si chaque tonne créditée repose sur une démonstration technique solide.
Les porteurs de projets ne peuvent plus se contenter d’arguments généraux : ils doivent être en mesure d’apporter une preuve, pas une promesse.

Un concept né d’un constat : trop de crédits ne représentaient pas leur impact réel

Avant l’arrivée de ce nouveau vocabulaire, le marché fonctionnait sur une hypothèse implicite : l’équivalence des crédits.
En pratique, plusieurs projets, notamment forestiers, reposaient sur des baselines généreuses, une additionnalité incertaine ou des risques de non-permanence sous-estimés. Les entreprises acheteuses utilisaient parfois ces crédits pour déclarer des trajectoires climatiques peu alignées avec la réalité de leur empreinte.

Entre 2020 et 2021, la Taskforce on Scaling Voluntary Carbon Markets va clarifier les enjeux et proposer une architecture visant à faire émerger un socle de qualité commun. Cette architecture deviendra, en 2023, le cadre des Core Carbon Principles (CCP), piloté par l’Integrity Council for the Voluntary Carbon Market.

Les CCP : quand la qualité cesse d’être implicite et devient démontrable

Avec les CCP, la qualité n’est plus présumée : elle doit être construite et vérifiée. Les principes définissent ce que doit démontrer un projet pour qu’un crédit puisse réellement représenter une tonne évitée ou séquestrée. Cela implique une additionnalité justifiable, une permanence correctement couverte, une méthodologie robuste, un MRV transparent, une gouvernance solide et une traçabilité sans ambiguïté.

Pour les porteurs de projets, cela transforme profondément la manière de concevoir un projet, de le documenter et de le défendre auprès d’un investisseur.
Pour les investisseurs, cela réduit le risque de réputation et améliore la lisibilité des portefeuilles. Le marché évolue : il récompense désormais la preuve, non l’intention.

Ce que cela change pour un développeur de projets carbone

Un projet carbone n’existe qu’à travers la confiance qu’il inspire. Les CCP structurent cette confiance. Ils exigent une baselines rigoureuse, un raisonnement détaillé sur l’additionnalité, une quantification explicite des risques, des mécanismes de gestion transparente et une documentation capable
de résister à un audit indépendant. Pour les développeurs, cela implique de repenser la conception méthodologique, la gouvernance de projet et la qualité des données.

De leur côté, les investisseurs — qu’ils soient entreprises engagées dans des trajectoires net-zéro ou fonds d’impact — évoluent vers une lecture plus technique des projets. Ils analysent le MRV, évaluent les risques, et comparent les méthodologies. L’investissement devient plus sélectif, et la crédibilité du projet devient un élément central de la valorisation.

La prime à la qualité : ce que montrent les données

Contrairement à une idée répandue, le marché volontaire ne s’est pas effondré : il s’est trié. Après le pic de 2021, les volumes ont décliné,
mais les prix moyens ont augmenté, précisément parce que les acheteurs se sont recentrés sur les crédits les mieux documentés.

Les données d’Ecosystem Marketplace montrent une dynamique claire : les crédits disposant de garanties de qualité — méthodologies revues, co-bénéfices crédibles, vérifications solides, exposition maîtrisée aux risques — se vendent nettement plus cher que les crédits de base.
Les écarts de prix peuvent atteindre un facteur quatre entre un crédit bien noté et un crédit de faible intégrité.
L’écosystème de notation (BeZero, Sylvera, MSCI) renforce ce mouvement, en donnant aux investisseurs un repère objectif.

Un mouvement irréversible

Le marché volontaire entre dans une décennie où la qualité est devenue un préalable. Pour les développeurs de projets, la question n’est plus de savoir s’il faut viser la haute intégrité, mais comment s’y conformer. Les investisseurs, eux, orientent leurs décisions vers des projets capables de démontrer un impact mesurable, crédible et stable. Cette évolution redistribue la valeur : elle accorde un avantage clair aux porteurs de projets capables de travailler avec rigueur méthodologique et transparence.

« La valeur d’un crédit carbone n’est plus déterminée par son existence, mais par la solidité de la démonstration qui le soutient. »

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