Depuis 2022, le marché volontaire du carbone traverse une crise de confiance brutale. D’après le rapport 2023 d’Ecosystem Marketplace, la valeur des transactions est passée d’environ 1,9 milliard de dollars en 2022 à 723 millions en 2023, soit une chute d’environ 61 % en un an.(The Guardian)
Pourtant, dans cette contraction générale, un segment résiste et, surtout, se renchérit : les crédits issus de projets à haute intégrité qui combinent carbone et co-bénéfices – en particulier sociaux et communautaires. Autrement dit, le marché se purge, mais ce qu’il conserve, il est prêt à le payer plus cher.
Un marché globalement en berne, mais une demande focalisée sur la qualité
Les données disponibles pour 2024 confirment cette recomposition. Une analyse publiée début 2025 estime que la taille du marché volontaire tourne autour de 1,4 milliard de dollars, avec une demande globalement stagnante.(Carbon Credits)
Parallèlement, le rapport 2025 “State of Integrity in the Global Carbon-Credit Market” de MSCI indique que, sur plus de 4 000 projets évalués, une proportion importante ne satisfait pas encore aux critères de haute intégrité, ce qui pousse les acheteurs à devenir beaucoup plus sélectifs.(MSCI)
Cette sélectivité se voit aussi dans les prix. L’agrégateur Senken montre que le prix moyen des crédits sur le VCM a bondi de 82 % entre 2021 et 2022, passant de 4,04 $/tCO₂ à 7,37 $/tCO₂, avant de refluer légèrement à 6,97 $/tCO₂ en 2023.(Senken)
Autrement dit : les volumes décrochent, mais le marché est prêt à payer plus pour ce qu’il considère comme crédible.
Dans ce nouveau paysage, les projets nature-based et communautaires deviennent le cœur du “segment qualité”.
Ce que disent les chiffres sur la « prime » liée aux co-bénéfices sociaux
Les données publiées en 2025 par la société Green Earth, sur la base des prix observés fin 2023, sont particulièrement éclairantes :
– les crédits issus de projets nature-based se vendent en moyenne avec un surprix d’environ 40 % par rapport à l’ensemble du marché ;
– les crédits disposant d’au moins une certification de co-bénéfice (social, biodiversité, etc.) affichent une prime moyenne d’environ 78 %.(Green Earth)
Un autre rapport de Quantum Commodity Intelligence, publié en octobre 2023, indiquait déjà que les crédits dotés de labels de co-bénéfices pouvaient obtenir une prime allant jusqu’à 35 % sur certains segments du VCM.(qcintel.com)
Ces chiffres ne sont pas parfaitement alignés – méthodologies et périmètres diffèrent –, mais ils vont tous dans la même direction :
dès qu’un projet prouve des co-bénéfices, les acheteurs acceptent de payer sensiblement plus.
Les données de Sylvera confirment ce recentrage. Leur rapport 2024 sur l’état des crédits carbone montre que, alors que les achats globaux stagnent depuis 2021, les retraits de crédits jugés “high-credibility” (note BB ou plus) ont augmenté de 25 % entre 2023 et 2024, passant d’environ 33,4 millions à 41,7 millions de crédits retirés.(Green Earth)
Le volume ne croît pas, mais la part consacrée aux projets considérés comme robustes augmente nettement.
En parallèle, le nouveau benchmark des Core Carbon Principles (CCP) de l’ICVCM a montré en 2024 qu’environ un tiers des crédits existants échouaient au test, notamment sur l’additionnalité, ce qui a particulièrement affecté certains projets d’énergies renouvelables à faible co-bénéfice local.(Reuters)
La conséquence est simple : les acheteurs se détournent des projets “à faible intégrité” et reportent leurs achats sur ceux qui combinent qualité méthodologique et impact local.
Pourquoi cette prime se concentre sur les projets communautaires
Pour un acheteur ou un investisseur, un projet communautaire bien conçu apporte trois choses qu’un projet purement technique ne peut pas offrir au même niveau.
D’abord, une réduction du risque. Les scandales de ces dernières années ont montré que les crédits issus de projets contestés socialement – conflits fonciers, consultation bâclée, promesses non tenues – peuvent perdre brutalement leur valeur, voire devenir inachetables. Inversement, un projet adossé à une gouvernance locale solide, qui redistribue une part mesurable des revenus aux communautés, est perçu comme plus stable sur vingt ans.
Ensuite, une capacité narrative. Les chiffres de Green Earth sur la prime de 78 % pour les crédits avec co-bénéfices ne sortent pas de nulle part : ils reflètent le fait que les acheteurs utilisent ces projets dans leurs rapports RSE, leurs roadshows investisseurs, leur communication interne.(Green Earth)
Un crédit qui finance une filière cajou portée par 6 500 productrices au Burkina Faso, plutôt qu’une seule unité abstraite de CO₂, a un poids symbolique très différent.(Self Help Africa USA)
Enfin, une meilleure permanence carbone. En pratique, un projet où les communautés tirent un revenu direct de la conservation ou de l’agroforesterie est moins exposé au risque de déboisement ultérieur. C’est précisément ce que cherchent à mesurer les notations “d’intégrité” comme celles de MSCI depuis 2024–2025.(MSCI)
Autrement dit, la prime de prix n’est que la traduction économique de cette triade : moins de risque, plus de récit, plus de permanence.
Quand les co-bénéfices deviennent mesurables : quelques cas concrets
Les exemples de terrain montrent comment cette logique se matérialise.
Au Kenya, Komaza a construit en quinze ans un modèle de micro-foresterie devenu une référence. Selon les données publiées par l’entreprise en 2025, Komaza travaille désormais avec environ 25 000 agriculteurs, a planté plus de 8 millions d’arbres et augmenté la couverture arborée d’environ 9 500 hectares dans les régions côtières et centrales du pays.(Komaza)
Ce ne sont pas seulement des arbres : ce sont des contrats, des revenus, des flux de bois vers des scieries locales. Les études d’impact montrent qu’une large part des revenus attendus est destinée à l’éducation des enfants ou à l’amélioration des conditions de vie.(Lipman Family Prize)
Pour un acheteur, ce type de projet coche toutes les cases : NBS, ancrage communautaire, gouvernance structurée.
En Tanzanie, le projet Yaeda Valley développé avec les communautés hadza et datoga illustre la même logique côté REDD+. D’après une fiche Plan Vivo de 2022, le projet protège environ 32 000 hectares de forêts communautaires, avec des émissions évitées estimées à 177 284 tCO₂e par an et la prévention de la coupe d’environ 171 100 arbres chaque année.(planvivo.org)
Une analyse antérieure publiée en 2015 indiquait déjà que, entre 2013 et 2015, les paiements versés aux communautés avaient atteint près de 75 000 dollars, utilisés pour financer des patrouilles, des soins de santé et l’éducation.(The Nature Conservancy)
Ici encore, le crédit n’est pas seulement l’ombre d’une forêt, mais le reflet d’un flux financier qui soutient un mode de vie.
En Éthiopie, les programmes autour d’African Bamboo montrent comment une filière peut devenir un véritable moteur socio-économique. Un rapport de 2025 sur le programme de capital-semence indique que le projet a permis de créer environ 6 033 emplois, dont 3 606 opportunités pour des petits agriculteurs et 2 427 postes spécifiquement ciblés sur les jeunes et les femmes.(fundforyouthemployment.nl)
Une communication de 2025 évoque par ailleurs la formation de 36 000 personnes (dont 66 % de femmes) aux métiers liés au bambou et aux “green jobs”.(X (formerly Twitter))
Lorsque ce type de projet se dote d’un composant carbone certifié, il entre tout naturellement dans la catégorie des “crédits premium” recherchés par les acheteurs.
Ces trois cas n’épuisent pas le spectre des projets communautaires, mais ils ont un point commun : ils produisent des chiffres. Hectares protégés, tonnes évitées, nombre d’emplois, pourcentage de femmes bénéficiaires, montants redistribués. Ce sont ces données, mises bout à bout avec un MRV carbone solide, qui rendent le discours de “co-bénéfices” crédible aux yeux du marché.
Ce que cela implique pour les développeurs de projets NBS
Pour un porteur de projet, la conclusion est claire : le carbone pur ne suffira plus.
Un projet qui ne peut pas documenter, chiffres à l’appui, ses effets sur les revenus, l’emploi, la gouvernance ou l’accès aux services de base sera de plus en plus difficile à vendre, même s’il est “méthodologiquement” correct.
À l’inverse, un projet capable de montrer, par exemple, qu’il :
- sécurise 20 000 ha de terres communautaires sur vingt ans,
- génère 1 000 à 2 000 emplois locaux directs ou indirects,
- redistribue 20 à 30 % des revenus carbone sous forme de fonds communautaires,
- et contribue à un indicateur social simple (taux de scolarisation, accès à l’eau, diversification de revenus),
a toutes les chances d’entrer dans la catégorie des actifs “premium”, avec un prix au moins 30 à 70 % supérieur à celui d’un crédit standard, si l’on en croit les fourchettes observées depuis 2023.(qcintel.com)
En d’autres termes, le marché est en train de reconnaître financièrement quelque chose d’assez intuitif :
un crédit soutenu par une communauté qui a intérêt à ce que le projet dure vaut plus qu’un crédit posé sur un projet que personne ne défendra en cas de crise.