Dans les discours publics sur les solutions fondées sur la nature, on a souvent l’impression que planter un arbre constitue, à lui seul, un acte climatique abouti. C’est une idée tenace, séduisante parce qu’elle simplifie un problème complexe. Mais sur le terrain, là où se jouent vraiment les transitions écologiques et économiques, un projet SFN ne se juge jamais au nombre de plants en terre. Sa valeur réelle apparaît plus tard, lorsque les arbres entrent dans la vie économique des communautés, lorsqu’ils structurent des usages, des revenus, des coopérations, des marchés. C’est dans cette bascule — le passage de la plantation à la transformation — que se joue la différence entre un projet superficiel et un projet durable.
L’agroforesterie comme système économique plus que comme geste écologique
Une filière agroforestière ne résulte pas d’un simple ajout d’arbres dans un système agricole. C’est un ensemble cohérent, intégré, où les arbres, les cultures vivrières, les pratiques locales et les infrastructures se combinent pour créer de la valeur. Cette valeur peut être alimentaire, commerciale, artisanale, nutritionnelle, ou même culturelle. Mais elle doit être tangible, appropriée par les communautés, et surtout inscrite dans une économie locale réelle. Les travaux scientifiques récents confirment d’ailleurs que les systèmes agroforestiers ne sont pas seulement bénéfiques pour les sols et la biodiversité : ils améliorent la sécurité alimentaire, diversifient les revenus et renforcent la résilience des populations rurales face aux chocs climatiques. Autrement dit, là où certaines plantations isolées se contentent d’ajouter du vert sur une carte, une filière agroforestière vivante transforme un territoire.
Ce que montrent les projets qui réussissent réellement
Cette dynamique est parfaitement visible au Sénégal, dans la région de Sokone, où Reforest’Action a accompagné, depuis plus d’une décennie, une transition agroforestière graduelle. En mélangeant manguiers, moringas, citronniers ou jatrophas aux cultures existantes, le projet n’a pas simplement restauré des sols : il a permis l’émergence d’une économie locale où les fruits, les feuilles, les huiles et même les haies brise-vent ont trouvé une utilité directe. Des femmes se sont mises à produire des savons à partir de l’huile de jatropha ; des familles vendent désormais de la poudre de moringa sur les marchés ; les vergers protègent mieux les cultures vivrières que les vieilles clôtures traditionnelles. C’est cette articulation, presque organique, entre restauration écologique et valeur locale, qui fait la force d’une filière.
Le Kenya offre un autre exemple fascinant, avec le modèle de micro-foresterie distribuée développé par Komaza. Ici, ce ne sont plus des groupements de producteurs, mais des milliers de petits agriculteurs qui deviennent « micro-forestiers » sur quelques parcelles marginales. L’entreprise fournit plants, intrants, formation, suivi technique, puis rachète le bois pour l’intégrer dans ses propres chaînes de transformation. Le projet montre qu’une filière forestière peut émerger même dans des espaces fragmentés, à condition d’être pensée comme un système complet — de la formation jusqu’au marché. Les revenus générés ont profondément modifié l’économie familiale de nombreux agriculteurs, souvent au bénéfice de dépenses éducatives ou sanitaires. Une reforestation qui nourrit l’économie réelle a infiniment plus de chances d’être pérenne qu’une reforestation dépendante de subventions.
En Éthiopie, l’exemple d’Africa Bamboo pousse encore plus loin cette logique d’intégration. Le bambou, souvent sous-estimé dans les projets carbone, devient ici la clé d’une filière complète : plantation, récolte, transformation, fabrication de matériaux. L’intérêt du bambou est double : sa croissance rapide permet des flux économiques plus courts, et sa polyvalence ouvre la porte à des marchés variés. Mais le plus important se situe ailleurs : la filière a été construite pour employer localement, en particulier les jeunes et les femmes, là où les alternatives économiques étaient limitées. Là encore, la restauration écologique n’a de sens que parce qu’elle crée un tissu d’activités nouvelles.
Le Burkina Faso, enfin, offre un cas d’école avec le programme PADA/REDD+. L’anacardier y joue un rôle presque stratégique. Il restaure les sols, produit une noix à très forte valeur ajoutée, et se prête à plusieurs niveaux de transformation : décorticage, torréfaction, conditionnement, jus de pomme de cajou. Ce qui frappe dans ce projet, c’est la manière dont la filière est devenue une affaire de territoire, au point d’associer PME locales, coopératives, groupements de femmes et exportateurs. Les revenus issus de ces activités dépassent largement ceux que la vente de noix brutes aurait permis. La restauration écologique a servi de point de départ à une transformation économique profonde.
Quand la création de valeur rend le carbone plus crédible
Lorsqu’on observe ces expériences, une idée se détache nettement : une filière agroforestière n’existe réellement que lorsqu’elle s’inscrit dans une logique de transformation locale. Sans unités de décorticage, sans séchoirs solaires, sans ateliers de torréfaction ou de conditionnement, l’arbre reste une promesse abstraite. Ce sont ces infrastructures, souvent modestes mais décisives, qui donnent leur cohérence aux projets SFN. Elles transforment l’arbre en ressource, et la communauté en véritable gestionnaire de la restauration.
Cette dimension économique renforce directement la crédibilité climatique. En matière de carbone, la permanence n’est jamais garantie par un document : elle dépend des incitations sociales et économiques qui entourent les arbres. Une filière qui crée du revenu régulier réduit mécaniquement les risques de coupe illégale ou de conversion agricole. Elle accroît la permanence, renforce la vérifiabilité, et répond plus naturellement aux exigences de haute intégrité définies par les standards carbone contemporains. Un projet SFN qui génère une économie réelle produit des crédits plus solides, mieux valorisés, et beaucoup plus défendables face aux investisseurs exigeants.
Pour les développeurs et les financeurs, la conclusion est simple : la plantation n’est qu’un commencement. Les projets qui survivront au temps seront ceux qui auront pensé leur chaîne de valeur comme un système complet, capable de créer des revenus, de renforcer des compétences, de structurer des coopératives, de s’appuyer sur des marchés existants et de transformer les paysages en territoires économiques. C’est dans cette cohérence que se loge la pérennité, et c’est là que les projets SFN peuvent réellement changer la vie des communautés — tout en produisant un carbone qui tient dans la durée.